Positions d'allaitement : et si faisait le point ?

Beaucoup d’articles sur les positions d’allaitement ressemblent à un catalogue : la madone, la madone inversée, le ballon de rugby, la position allongée… comme s’il fallait mémoriser une liste de figures à reproduire à l’identique.
En consultation comme en préparation à la naissance, je prends volontairement le problème à l’envers : plutôt que de partir des positions, je pars de ce dont un bébé a besoin pour bien téter. Une fois ces besoins compris, presque n’importe quelle position peut fonctionner — et surtout, vous n’avez plus besoin d’un mode d’emploi pour en inventer une qui vous convient, à vous et à votre bébé.

La continuité sensorielle : ne pas rompre le fil entre le dedans et le dehors

Avant même de parler de gravité ou de réflexes, il y a un principe plus fondamental encore, celui que je place en premier en consultation et en préparation à la naissance : la continuité sensorielle. Un nouveau-né arrive au monde après neuf mois passés dans un environnement sensoriel très particulier — contenu par les parois utérines, bercé par les mouvements de sa mère (il n’a jamais connu l’immobilité), au chaud, bercé par le bruit continu de son cœur et de sa voix, dans un liquide dont l’odeur ressemble à s’y méprendre à celle du colostrum. La naissance rompt brutalement tout cela. Et le « travail » du bébé dans les premiers jours n’est pas seulement d’apprendre à téter : c’est aussi de retrouver, dans les bras de sa mère, suffisamment de ces sensations familières pour se sentir en sécurité.

C’est cette continuité entre le dedans et le dehors qui permet au bébé d’exprimer pleinement ses réflexes. Plus l’environnement extérieur ressemble à celui qu’il vient de quitter — contact peau à peau, chaleur du corps maternel, posture en flexion plutôt qu’étendue, proximité du battement cardiaque, voix connue, mouvement — moins il a besoin de mobiliser son énergie pour se rassurer, et plus il peut consacrer ses ressources à téter, chercher, coordonner sa succion. À l’inverse, un bébé posé loin du corps, très étendu, immobile, exposé à un bruit ou une lumière inhabituels, est un bébé en état de vigilance : ses réflexes sont bien là, mais ils s’expriment moins facilement, parce que tout son système est occupé à gérer l’inconfort de cette rupture.

C’est le fil conducteur qui traverse tout le reste de cet article : la gravité, le soutien du corps entier, le respect des réflexes ne sont pas des règles isolées, ce sont différentes façons d’assurer cette même continuité sensorielle entre l’utérus et les bras.

Ce qu’il se passe vraiment quand un bébé tète

Un nouveau-né n’apprend pas à téter comme on apprend une compétence nouvelle : il naît avec tout un répertoire de réflexes déjà prêts à l’emploi et entrainés pendant la grossesse. Le réflexe de fouissement (il tourne la tête et ouvre la bouche quand sa joue ou le coin de sa bouche est effleuré), le réflexe de succion, la coordination succion-déglutition-respiration qui se met en place progressivement… Tout ce petit système fonctionne d’autant mieux que le corps du bébé se sent en sécurité et bien organisé dans l’espace. Un bébé qui doit lutter contre la gravité, retenir sa tête ou stabiliser seul son tronc n’a plus toute son énergie disponible pour téter efficacement.

C’est là que la question des positions prend tout son sens : une bonne position n’est pas une posture esthétique à respecter, c’est une organisation du corps qui libère ces réflexes au lieu de les contrarier.

La gravité, une alliée trop souvent oubliée

C’est sans doute le point le plus contre-intuitif, et pourtant le plus documenté depuis les travaux de la sage-femme et chercheuse Suzanne Colson sur le « Biological Nurturing » : quand la mère est installée en position semi-inclinée, en arrière, plutôt que bien droite ou penchée en avant vers son bébé, la gravité travaille avec les réflexes du bébé au lieu de s’y opposer. Posé à plat ventre sur sa mère, la tête légèrement tournée sur le côté, le bébé est maintenu naturellement contre le sein par son propre poids. Il n’a pas besoin qu’on le « tienne » en place, et sa tête reste libre de basculer en arrière pour ouvrir grand la bouche et mener avec le menton, comme il le ferait spontanément.

À l’inverse, dans une position très verticale où la mère est penchée en avant pour « amener » le sein au bébé, la gravité joue contre eux deux : le bébé doit se stabiliser activement, la mère doit soutenir le poids de son buste en plus de celui de son sein, souvent en apnée et les épaules crispées. Ce n’est pas que ces positions soient « fausses » — c’est qu’elles demandent bien plus d’effort et de tenue que nécessaire, à un moment où justement, personne n’a besoin de lutter.

Un corps porté, pas un corps tenu

Le deuxième besoin fondamental, c’est celui d’un soutien complet du corps, pas seulement de la tête. On entend souvent « soutenez bien la tête du bébé », ce qui est vrai, mais incomplet : un bébé dont la tête est soutenue alors que le reste du corps pend ou se tord est un bébé qui doit se réorganiser en permanence, et dont le cou est en torsion par rapport au tronc — une position inconfortable pour n’importe qui, y compris pour avaler.

Le repère simple à retenir : un bébé en flexion (comme une petite boule), stable et avec tout son corps tourné face à sa mère, ventre contre ventre (et non pas la tête tournée seule vers le sein pendant que le corps reste face au plafond). Quand tout le corps du bébé est porté, en contact, sans zone livrée à elle-même, il peut se concentrer sur une seule chose : téter.

Ne pas contrarier les réflexes du bébé

Certains gestes pourtant très répandus vont directement à l’encontre des réflexes du bébé. Pousser sa tête vers le sein avec la main, par exemple, déclenche souvent l’effet inverse de celui recherché : le bébé se raidit, recule la tête ou pleure, parce que ce geste peut activer des réflexes de retrait (comme le réflexe tonique labyrinthique ou une réaction de type Moro) qui l’éloignent du sein plutôt que de l’en rapprocher. Le réflexe de fouissement, lui, fonctionne dans l’autre sens : si la joue ou la commissure des lèvres du bébé est stimulée, il tourne spontanément la tête vers cette stimulation, bouche grande ouverte, prêt à mener avec le menton.

Concrètement, cela veut dire : laisser le bébé chercher le sein avec sa tête libre de bouger, plutôt que de le guider fermement, et faire confiance à quelques secondes de « recherche » avant la prise — c’est normal, et c’est même le signe que ses réflexes fonctionnent bien.

Les mères aussi ont leurs réflexes

Ce qui est vrai pour le bébé l’est aussi pour la mère : elle possède, elle aussi, des comportements instinctifs au moment de la rencontre avec son bébé. L’une des études les plus souvent citées sur le sujet est celle de Marshall Klaus, John Kennell et leurs collègues, publiée en 1970 dans la revue Pediatrics : en filmant des mères au tout premier contact peau à peau avec leur nouveau-né, sans leur donner aucune consigne, les chercheurs ont observé une séquence de gestes étonnamment similaire d’une mère à l’autre — un premier contact du bout des doigts sur les extrémités du bébé (mains, pieds, visage), puis, progressivement en quelques minutes, un passage à la paume de la main qui vient envelopper le tronc. Ce comportement, non appris, non expliqué à l’avance, s’est retrouvé chez la grande majorité des mères observées, et des observations similaires ont depuis été décrites dans d’autres contextes culturels — ce qui en fait l’un des arguments les plus souvent avancés en faveur de l’existence de comportements maternels instinctifs, au même titre que les réflexes archaïques du bébé.

Cette même logique s’applique à la recherche de position pendant l’allaitement : laissée tranquille, en peau à peau avec son bébé, sans consigne extérieure, une mère a naturellement tendance à trouver d’elle-même une installation qui respecte assez bien les principes décrits plus haut — inclinée en arrière, le bébé posé contre elle.

Le problème, c’est que dans notre culture, laisser le corps et les réflexes s’exprimer est devenu très difficile. On reçoit des conseils contradictoires de toutes parts (soignants, famille, réseaux sociaux), on nous répète qu’il existe une bonne façon de faire qu’il faudrait apprendre, on nous observe, on nous corrige. À force, beaucoup de mères arrêtent de s’écouter elles-mêmes pour chercher la validation à l’extérieur — et c’est souvent le début des vraies difficultés : plus on doute de son propre corps, moins on laisse la place à ce qu’il sait pourtant déjà faire. Ce n’est pas un manque d’instinct maternel : c’est un instinct qui a rarement l’espace, le calme et la confiance nécessaires pour s’exprimer.

Alors, à quoi cela ressemble concrètement ?

Une fois ces principes en tête (gravité qui aide, corps porté dans son ensemble, réflexes respectés), on comprend que la madone (position la plus vue et enseignée) est la pire qu’il soit pour démarrer son allaitement !
Voici plusieurs façons de s’installer, à choisir selon le moment, la fatigue, ou une contrainte particulière :

S’installer en arrière, bébé sur soi. Confortablement calée dans un canapé ou des coussins, en semi-inclinaison (degré à choisir selon le moment et le lieu), le bébé posé à plat ventre contre le buste de sa mère. C’est souvent la position la plus reposante dans les premières semaines : la gravité fait une bonne partie du travail, les mains restent libres, et le bébé peut chercher le sein avec ses propres réflexes.

S’allonger sur le côté. Utile la nuit ou pour se reposer pendant la tétée, avec le bébé face à sa mère, tout le corps aligné. Le principe reste le même : bébé est ventre à ventre et ne doit pas avoir à tordre le cou pour atteindre le sein.

La prise « ballon de rugby ». Le bébé est installé sur le côté du corps, les jambes vers l’arrière, soutenu par le bras et un coussin. Elle prend tout son sens dans certaines situations précises : après une césarienne pour éviter la pression sur le ventre, avec des jumeaux pour allaiter en simultané, ou pour les mamans ayant une poitrine volumineuse.

Aucune de ces installations n’est « la » bonne position universelle. Ce sont trois façons différentes de répondre aux mêmes besoins du bébé, à adapter selon votre morphologie, l’humeur du moment, ou une difficulté particulière (engorgement, réflexe d’éjection fort, bébé prématuré…).

En résumé

Il n’existe pas de position parfaite à reproduire à l’identique, seulement des principes à comprendre : maintenir la continuité sensorielle entre le dedans et le dehors (peau à peau, chaleur, corps en flexion), laisser la gravité travailler pour vous plutôt que contre vous, porter le corps du bébé dans son ensemble et pas seulement sa tête, et faire confiance à ses réflexes plutôt que de les forcer. Une fois ces repères intégrés, vous pouvez ajuster votre installation à chaque tétée, sans avoir besoin de vous souvenir du nom d’une position dans un livre.


Cet article a un but informatif et ne remplace pas un accompagnement individuel. Si la mise au sein reste douloureuse ou difficile malgré ces ajustements, une consultante en lactation IBCLC peut observer une tétée en direct et affiner ce qui vous correspond, à vous et à votre bébé.

Sources principales

  • Colson, S., Biological Nurturing: Instinctual Breastfeeding, et publications associées sur le rôle de la gravité et des positions semi-inclinées.
  • Littérature sur les réflexes archaïques du nouveau-né (fouissement, succion, réflexes posturaux) et leur implication dans la mise au sein.
  • Littérature périnatale sur la continuité sensorielle transnatale et le « quatrième trimestre » (notamment les travaux réunis dans Les défis du quatrième trimestre de la grossesse, Cairn.info).